Mar 19 Déc 2017 - 20:44

[TW racisme]

Cet été, j’ai eu certaines conversations très touchantes avec des militant-e-s qui m’ont raconté leurs vécus.

Je connais bien le racisme, mon père est arrivé du Moyen-Orient en tant que réfugié, il a choisi de franciser son nom étranger à sa naturalisation pour éviter notamment les discriminations administratives. Mon père, qui est médecin urgentiste, se fait parfois contrôler au faciès comme un délinquant, mépriser par des personnes qui ne lui arrivent pas à la cheville, agresser, amalgamer avec les terroristes depuis qu’il est adolescent.

J’ai discuté sur un réseau social avec cet homme, militant neuro atypique, qui m’a parlé des injonctions virilistes qui lui pèsent sur l’épaule et se renforcent du fait de sa couleur de peau. Cet homme m’a fait me sentir privilégiée par rapport à lui.

Il m’a partagé ce lien https://blogs.mediapart.fr/segolene-roy/blog/050314/l-autre-versant-du-racisme-le-privilege-blanc en insistant sur le fait qu’il ne remplissait aucune des propositions à la fin de l’article.

Il m’a confié s’être aliéné et avoir épousé depuis petit le regard d’autres personnes.

Il m’a confié que son ventre était lourd en passant les portiques des magasins, qu’il vérifiait à deux fois que l’antivol avait bien été retiré après le passage à la caisse.

Il m’a raconté l’angoisse hebdomadaire du contrôle au faciès, ce jour où trois policiers se sont avancés vers lui d’un pas décidé sur un quai en lui disant qu’il correspondait à un signalement. Il m’a confié sa peur de céder à une crise d’angoisse devant eux. La police lui fait peur, encore plus du fait de sa maladie mentale. Il a cette crainte de se retrouver dans la position de bête à mater, étouffé sous le poids de cinq agents à lui seul, comme cela est arrivé à plusieurs hommes noirs ici et ailleurs, beaucoup y ont perdu leur vie (une vie qui n’a de toute façon pas une grande valeur pour l’opinion, puisque les meurtriers restent impunis).

Il m’a confié s’être aliéné, depuis petit : il trouvait son nez large, sa bouche épaisse, ses cheveux bizarres. Il m’a confié cette sensation étrange qu’il y avait à percevoir un groupe de personne comme une norme, quand lui se percevait avec une connotation.

Il m’a confié qu’il aurait aimé pouvoir s’oublier à l’école, quand plusieurs fois par jour, des professeurs lui collaient une étiquette sur le front.
Ne plus avoir à se penser soi-même dans le regard écrasant d’un autre groupe de personnes, s’habiller en fripes et parler fort sans être appréhendé à travers toutes ces connotations étranges.

Il m’a confié que ceci 👍🏾 était tout récent et étrange pour lui, d’incarner un personnage qui lui ressemble et des tas d’anecdotes dont les groupes dominants n’ont même pas idée.

Il m’a confié que sa couleur ajoute un filtre à ses paroles, à sa colère et aux bêtises qu’il lui arrive de commettre. Un homme qu’il avait accidentellement bousculé dans une file d’attente avait déclaré qu’il fallait que les politiciens d’extrême droite le renvoient dans “son pays”. Il était au supermarché, n’y était pas préparé psychologiquement (j’entends souvent des histoires de ce genre, et j’ai moi-même été témoin de ce genre de propos).

Il m’a confié vouloir se fondre et exister en tant qu’individu neutre.

Il m’a aussi confié le ras-le-bol que des personnes non-concernées par son oppression viennent lui expliquer qu’il se trompe quand il est offensé par un blanc qui se peinturlure le visage en noir et revêt une perruque afro comme un déguisement, quand un nazi de Charlottesville a perdu son travail et qu’il en jubile. Les personnes qui profitent de son oppression n’ont pas à lui dicter son ressenti et sa manière de lutter.

Quand des privilégiés lui demandent de cesser sa lutte puisqu’on est humains avant tout et qu’il faut fermer les yeux sur nos différences, il voudrait en rire. C’est un discours facile à prononcer quand on incarne déjà l’humanité neutre.

Certains ignorent, et c’est d’une insolence terrible, que leur privilège social les place dans une position où ils peuvent fièrement se targuer d’être au-dessus d’une réflexion sur le genre ou la racisation.