Dim 17 Déc 2017 - 8:48

Sur les réseaux sociaux, j’ai rejoint divers groupes de sceptiques et de zététiciens.
Je les lisais autrefois en silence. J’écoutais toutes leurs thèses que je respectais sans les approuver. J’admirais leurs intelligences. Elles me faisaient douter de moi à en devenir toxiques. Elles me renvoyaient à l’étroitesse de ma pensée militante, à mon individualité et à la spécificité de ma situation, niant certains facteurs systémiques (ou les justifiant avec des discours scientifiques, très bien construits et documentés).

Elles me renvoyaient à un état d’enfant capricieuse, à ma maladresse (les militant-e-s qui luttent pour leurs droits fondamentaux viennent de tous les milieux, ces personnes se retrouvent à débuter sur un terrain de lutte idéologique, une lutte qu’elles auraient préféré ne jamais avoir à mener, qu’elles mènent par dépit puisque leur survie est en jeu, et tiennent un activisme par “grilles de lecture” que nombre des penseurs avérés, certifiés, experts, ou philosophes par intérêt, souvent immunisés contre la souffrance en question trouvent simplificateurs, risibles : comment lutter pour qu’on arrête de te crever en rédigeant une thèse ?)

Soudain, on me rappelle que je ne suis pas philosophe, je suis artiste, je réagis à des impulsions. Ça annihile toute crédibilité. Ça ajoute à mon sentiment d’illégitimité, quand bien même j’aurais des sources et des raisons de lutter.

Quand j’écoute ces discours, je me sens frustrée, individuelle dans mon malheur, hystérique, un peu stupide, aussi. Je les ressens comme une huile sur le feu, cela brûle au même endroit que lorsque je suis agressée.
Ces personnes voudraient au contraire me ramener sur ce qu’elles estiment être un chemin plus droit de lutte. Cette initiative elle-même est d’une violence inouïe, mais comme le leur expliquer ? (Je n’ai même pas à être là et à perdre du temps à penser à ça, tu comprends ? Que tu te proposes de me donner des cours de lutte en étant complètement déconnecté de cette réalité est atroce.)

Comment conquiert-on un droit fondamental poliment, t’interdire de crier, c’est t’infliger un mal et un manque d’écoute supplémentaires, il faut vraiment que cela en vaille la peine.
(Je vous renvoie à la violence des suffragettes, dans un contexte où nombre de gens raisonnables s’opposaient à leur mouvement)

J’ai arrêté de lire ces personnes pour cesser de douter de moi. Douter de moi me met en danger. Douter de moi maintenant me ronge (nous nous infligeons cette charge supplémentaire quand pas 1% de nos agresseurs sont condamnés)

Je n’en peux plus d’être décortiquée dans ma manière de gérer mon mal, de le combattre, de l’exprimer. 
Je ressens une disproportion. Quelque part, il y a cette énergie dépensée à déterrer l’avantage que je tiens sur mes agresseurs pour ainsi rééquilibrer le rapport de force. Au fond, mes agresseurs sont peut-être aussi victimes que moi sur d’autre plans (les raisons en sont scientifiques, plus sérieuses que mon insécurité de femme passionnelle). Il n’y a plus de rapport de force, plus d’urgence, plus de victime, plus d’agresseur en jeu. Tout se ralentit, se recontextualise dans un décor beaucoup plus grand. Je concède un nouveau terrain à mes agresseurs, après qu’ils aient pris mon corps, mes nuits, ma santé mentale. Les mots se vident de leurs poids, en sillage, il y a cette souffrance atroce qui te bouffe, te brûle, qui urge. Tu es bien placée pour l’observer et en déduire les causes, mais peut-être pas assez fine, intelligente, ou analyste. Il y a ce flottement insupportable, l’entière responsabilité de ces causes extérieures te retombe brusquement sur tes épaules et t’enfonce un peu sous terre. Douter fait déprimer. La dépression tue un soir.

Ces réthoriciens me donnent l’impression que ma lutte n’a aucun sens, aucune justification. J’ai plus de peine à les lire que les harceleurs. Ils me sont devenus plus éprouvants encore, aussi “gentils” soient-ils. 

Oui, ma souffrance me fait parfois sortir de mes gonds, elle me rend maladroite. Me renvoyer brutalement à la face mon ridicule du haut de vos intelligences tranquilles, sans aucune espèce d’empathie est profondément irrespectueux. 

Je suis bien contente d’avoir arrêté de lutter et de débattre pour ne plus avoir à affronter ces personnes.

J’ai une admiration incroyable pour les lutteuses de 20 ans, de 30 ans qui croulent sous les biais infantilisants.
Couper ses cheveux, ce n’est rien.

Arrêter le militantisme a été pour ma part un immense soulagement.